Typographie : quand une police devient un acte politique (France Culture)
À partir d’un fait d’actualité américain en apparence anecdotique — le remplacement de la typographie Calibri par la Times New Roman dans les documents officiels des ambassades et consulats — France Culture propose une analyse passionnante du pouvoir de la typographie.
Ce changement, justifié par l’administration Trump par un « retour à la tradition », davantage de « décorum » et de « professionnalisme », illustre parfaitement une réalité souvent sous-estimée : la typographie n’est jamais neutre. Elle transmet des valeurs, façonne des perceptions et véhicule un imaginaire collectif.
Contexte : Calibri vs Times New Roman dans l’actualité
Calibri avait été choisie par l’administration précédente pour ses qualités de lisibilité sur écran et son apparente accessibilité dans un contexte numérique. À l’inverse, la Times New Roman est historiquement associée à la presse écrite, aux institutions et à une forme d’autorité héritée de l’usage.
Ce duel typographique met en lumière une opposition structurante :
- polices sans empattement (sans serif) : modernes, épurées, souvent associées au numérique ;
- polices avec empattement (serif) : tradition, rigueur, crédibilité institutionnelle.
Par l’usage et l’habitude collective, certaines typographies finissent ainsi par incarner des valeurs — parfois indépendamment de leurs qualités ergonomiques réelles.
La typographie : un acte de design intentionnel
Pour décrypter ces mécanismes, France Culture donne la parole à trois professionnels du design typographique :
- Lucas de Groot, le créateur de la police Calibri,
- Carine Vadet-Perrot, designer graphique,
- Nicolas Taffin, typographe et éditeur.
En un peu plus de huit minutes, tous rappellent que concevoir une typographie, c’est avant tout « dessiner à dessein ».
Chaque lettre, caractère (qui ne se dessine pas de la même manière selon son contexte d’utilisation) est pensé en fonction :
- de son usage (texte courant, affiche, signalétique, interface),
- de son support (écran, papier),
- de sa taille (petit texte, grand affichage),
- de ses contraintes de lisibilité et d’accessibilité.
Lisibilité, espaces et rythme : ce que l’œil ne voit plus
La vidéo insiste sur un point fondamental de la typographie : l’importance des espaces.
En typographie, les formes blanches — contre-formes, interlettrage, interlignage — jouent un rôle aussi crucial que les lettres elles-mêmes. Elles créent :
- du rythme,
- des respirations visuelles,
- un meilleur confort de lecture.
Le parallèle avec la musique est particulièrement parlant : comme une partition, la typographie organise des temps forts, des silences et des équilibres qui influencent directement notre expérience de lecture.
Aparté sur l’Accessibilité : un enjeu à part entière
Contrairement aux idées reçues, une typographie dite « moderne » n’est pas automatiquement plus accessible. Certaines polices, comme Calibri, présentent par exemple des ambiguïtés visuelles (confusion entre certaines lettres ou chiffres).
Il existe aujourd’hui des polices spécifiquement conçues pour l’accessibilité, développées avec des ophtalmologues ou des spécialistes de la rééducation visuelle, afin de faciliter la lecture pour les personnes malvoyantes ou dyslexiques.
L’accessibilité typographique est donc un choix de conception, pas un effet secondaire.
La typographie comme vecteur d’émotions et d’imaginaire
La forme des lettres renvoie à un imaginaire collectif.
Certaines typographies évoquent la tradition, d’autres la modernité, la douceur, la solidité ou l’autorité.
Une expérience menée sur des flacons de parfum révèle ainsi que, pour une majorité de participants, un simple changement d’écriture suffit à faire croire à deux parfums différents.
Le choix d’une police de caractères participe pleinement au message. La typographie agit comme une voix à l’écrit : elle peut chuchoter, affirmer, rassurer ou impressionner.
Cette influence est pourtant largement inconsciente.
Lire, c’est souvent ne plus regarder la forme, mais accéder directement au sens. Et c’est précisément ce qui rend la typographie si puissante.
Pourquoi la typographie compte pour l’UX & la communication
C’est là l’un des messages centraux de la vidéo : « la forme des lettres renvoie aussi à un imaginaire». Tradition, modernité, autorité, douceur, solidité… Autant de sensations que nous percevons inconsciemment, sans même « voir » le dessin des caractères. Lire, c’est souvent cesser de regarder — et c’est précisément ce qui rend la typographie si puissante.
Une excellente piqûre de rappel pour tous les communicants, designers,… La typographie est un outil stratégique de communication, capable d’influencer la confiance, la crédibilité et l’adhésion.
Cette vidéo France Culture agit comme une piqûre de rappel salutaire : la typographie n’est pas un simple habillage graphique. Elle est au croisement du design, de la technique, de la culture et du pouvoir.
Observer la forme, pas seulement le fond
Plus largement pour tout lecteur, cette vidé invite chaque lecteur à un exercice essentiel : réapprendre à regarder les formes, au-delà du message qu’elles véhiculent. Elle invite le lecteur à observer les intentions et émotions cachées dans la forme..
Merci France Culture pour ce décryptage éclairant.






